J'apprends par un « gratuit » local qu'un auteur du cru, notoirement inconnu, « dédicassera » son roman samedi, jour de marché, chez le libraire du coin. L'écrivain en question n'est sans doute
pas responsable des fautes contenues dans le pavé publicitaire, mais, tout de même, ce genre de réclame me paraît plutôt de nature à éveiller la méfiance de l'amateur de livres !
Après trois jours de Fête des Vins, les échos du bacchanal enfin retombés, le chant des oiseaux déploie ses polyphonies dans la quiétude de l'après-midi ; roulades et trilles, comme au temps de
Janequin, se répondent infatigablement dans la ramée...
Temps lourd, orageux ; après-midi paisible, peu de bruits pour troubler la paix des jardins. Je cherche un peu de musique à la radio et ne trouve, en dehors des inévitables bavardages, qu'une
opérette d'une insondable niaiserie. Je mets donc, m'en remettant au hasard qui me sert bien, un disque de sonates pour piano de Mozart, fraîches et mutines comme une caresse d'éventail. Le
libraire n'ayant pas reçu ma dernière commande, je prends sur un rayon de la bibliothèque un volume de la collection Nelson, un auteur oublié, dont le style appliqué a le même charme, un peu
désuet, que la couverture de percaline crème : « Le figuier, près du puits, étalait ses larges feuilles. Il y avait toujours des bardanes contre les murs de pierre sèche, asile des gros limaçons
et des lézards délicats ; il y avait des bourraches à fleurs bleues ; il y avait des frais verjus sous les pampres de la vigne et des abricots rougissants sur les espaliers. Les iris de velours
violet et de crêpe jaune commençaient à passer fleur, et les œillets légers, parmi les fines feuilles grises, annonçaient l'éclatante royauté des roses, ces souveraines des parterres de juin...
»
Vous pensez à Colette ? Vous n'en êtes pas très loin, mais ce n'est pas cela... Colette n'a jamais été publiée, à ma connaissance, dans la collection Nelson. Pourtant, je suis sûre qu'elle devait
aimer le mot "percaline".
On nous annonce, pour un prochain week-end, dans la commune voisine, une journée d'animations autour du livre. L'événement sera, naturellement, « festif » et « convivial », car on célèbre
aujourd'hui le livre au même titre que la batteuse, le boudin ou la pomme de terre. De telles pantalonnades à prétentions, paraît-il, « culturelles » ne semblent faites que pour justifier a
posteriori le propos de Jean-Jacques : « Je hais les livres ; ils n'apprennent qu'à parler de ce qu'on ne sait pas. »
Le vieux pommier du jardin se couvre, cette année encore, de fleurs roses, quoique son pauvre tronc creux ne tienne plus qu'à renfort d'étais et de béquilles. Mélancolique métaphore du refus de
l'âge et du déclin. Je pense à la bonne femme de Rabelais, cette « vieille qui n'avoit dents en gueule » : « encores disoit-elle : Bona lux »...
Notes dactylographiées de l'oncle Étienne — sans date :
« Merdalea rus
Campagnes. Patch-work [sic] vert et brun, vert et jaune au gré de la saison ; lyrisme céréalier de Zola ; avoines, orges, épeautres, seigles, escourgeons, blés ; luzernes, farouchs,
trèfles et sainfoins, ray-grass, fléoles, vulpins ; colzas.
Rouler ; panneaux bleus à lettres blanches ; agglomérations rurales ; dépouille sèche et parfaitement aplatie sur la chaussée d'un chat tricolore — d'une chatte plus probablement : si la
proportion de mâles tricolores est à peu près d'un pour trois cents femelles, combien y a-t-il de probabilités pour que l'animal réduit à l'état de galette cendreuse par les automobilistes
indifférents soit précisément un matou ?
Autrefois, jeter un chat tricolore dans les flammes passait pour arrêter l'incendie.
La chatte est le seul animal femelle toléré par les moines du mont Athos. À cause des souris. »
L'oncle Étienne aimait les chats. Et les points-virgules.
Je me suis rappelé ce texte en voyant ce matin la vieille chatte des voisins traverser bien imprudemment la rue d'un train de sénateur. Mais peut-être faut-il aujourd'hui — question de sexe
et de genre — écrire sénateure ? Nous vivons une époque où les féminins sont assez souvent singuliers...
Mon voisin, monsieur P. me déclarait avant-hier, péremptoire comme toujours : « Même si l'on n'est pas croyant, on fait maigre le Vendredi saint. » Poids des usages et des rituels, des souvenirs
de catéchisme et des interdits ataviques. Étant moi-même attachée aux traditions — culinaires sinon religieuses —, j'ai préparé pour le déjeuner de Pâques un pâté berrichon aux œufs et un petit
rôti d'agneau. Je m'autoriserai, au dessert, un demi-verre de chaumes premier cru. Pour les dévotions, ce sera la Petite Messe solennelle de Rossini.
On raconte que, lors d'une récente réunion du conseil municipal, un représentant de l'opposition aurait déclaré, comme on lui reprochait d'avoir longuement et inutilement ergoté sur un point de
l'ordre du jour avant de se ranger à l'avis général : « Ce n'est pas parce qu'on est d'accord qu'on doit fermer sa g... » La maxime politique des conseillers de l'autre bord serait assez bien
résumée par la formule inverse.
La lecture des pages locales de notre quotidien réserve bien des surprises. On y apprend, par exemple que l'Amicale laïque de notre commune organise désormais des « week-ends de détente yoga et
bien-être » ! Cette vénérable institution, naguère fortement marquée par une idéologie héritée des hussards noirs de la République, toute vouée à la pratique hygiénique du sport et à
l'anticléricalisme, bascule à présent dans le new-age. Imaginer ces fringants retraités de l'Éducation nationale découvrant les joies du « massage minute tout en douceur » ou s'adonnant
à « des séances de vaisseau de cristal énergisante [sic] », cela me laisse quelque peu rêveuse...
Dans le demi-jour gris, les écoliers se hâtent lentement vers l'arrêt du car. Mal réveillés, ils vont en silence. Tête baissée, encapuchonnés, courbés sous le faix d'énormes sacs à dos, écrasés
par le poids conjugué des livres et de l'ennui qui les accompagnera tout au long de la journée, ils semblent traîner dès l'aube une fatigue et une résignation trop grandes pour eux.
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