Et in Arcadia ego...

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Encore des prospectus électoraux dans ma boîte aux lettres. Comment ne pas penser à ce « dialogue bourbonnais » d’Émile Guillaumin, intitulé « En temps d’élections » ?

 En temps d’élections

 À la ferme, le soir, à l’heure où les hommes rentrent des champs.

LA MÈRE, jetant sur la table une liasse de journaux et de programmes. — Approchez donc, les hommes, vous avez l’quoi lire : c’en est v’nu des barbitas aujourd’hui…

LE PÈRE, s’avançant. — Quel’ donc espèces de pap’rasses qu’c’est, tout ça ?

LA MÈRE. — Oh ! y en a ben d’tous les échantillons, des journals, des professions d’foi, des bull’tins…

LE PÈRE, fourrageant dans les papiers. — Ah ! oui, c’est des machins pour dimanche… On vote pour les députés, dimanche.

Le gendre et le domestique s’approchent à leur tour.

LE GENDRE, faisant sauter la bande d’un programme. — Qui donc qu’i’ racontont encore ? J’parie qu’c’est bien beau ?

LE DOMESTIQUE, gouailleur. — Pardi, c’est comme d’habitude, i’ sont tous meilleurs les uns qu’les aut’s et, pour finir, i’ valont tous rien...

LE PÈRE, froidement ironique. — Oh ! si, i’ sont tous bien bons pour toucher l’argent... mais quant à aut’ chose !

LE DOMESTIQUE. — Oui, à présent, i’ nous flattont, mais après i’s’fichont pas mal d’nous aut’s... Tas d’comédiens, va !

LE GENDRE, qui vient de lire un programme. — C’est égal, i’ devriont pas promett’ tant de choses, pisqu’i’ savont qu’c’est pas faisab’ !

LE PÈRE. — Oh! ben, l’papier porte tout ; ça leu z’y coûte pas d’pus et i’ s’figuront qu’on s’y fait encore prendre. (Une pause). Avec tout ça, i’ sont quatre : pour l’quel voter ?... Ma foi, j’pense bien qu’je m’dérangerai pas...

LE GENDRE, positif. — Moi, j’vot’rai pour çui­ là qu’y était, il est ni meilleur, ni pus ch’tit qu’ceux-là qu’voulont sa place; ça vaut autant qu’il y reste... D’ailleurs, i’ peut p’t-’êt’ encore mieux faire qu’un nouveau : il a l’habitude...

LE DOMESTIQUE, jovial. — Oh ! j’pense qu’ça s’apprend aisément, c’métier-là ! (Une pause) Savoir l’quel qu’est l’pus malh’reux de la bande ?... Moi, j’vote toujours pour l’pus malh’reux: ça fait qu’i’ s’engraisse ; la fois d’après, j’tâche d’en faire engraisser un aut’ et pis ça fait l’joint...

LE GENDRE, riant. — T’es fort en politique, toi !

LE DOMESTIQUE. — Est-ce qu’mes idées en valont pas d’aut’s, allons ? Qu’j’ayons pour député Pierre ou Paul, ça nous empêch’ra pas d’travailler tout l’temps comme des galériens; i’ pouvont pas y changer ; c’est pas à leu’ nez d’rend’ tout l’monde heureux ! Eh ben, pisqu’ la place est bonne, autant en faire profiter çui-là qu’en a l’pus besoin...

LE PÈRE, changeant de conversation sans changer de sujet. — Moi, j’aime bien qu’i’ aye des élec­tions quéques fois ! Ça m’rend un grand sarvice, ça m’procure du papier pour essuyer mon rasoir ! (Rassemblant la papiers à son adresse) M’en v’là encore au moins pour deux ans !

(Au pays des ch’tits gas, dialogues bourbonnais, Les Cahiers du Centre, novembre-décembre 1912, Imprimerie Nouvelle L’Avenir, Nevers)

Par Rose Chapotel
Vendredi 25 mai 2007
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